Ce matin-là, alors que le soleil déposait doucement sa lumière sur le jardin, une femme s’assit au pied de ses framboisiers. Comme chaque jour, elle venait cueillir les petits fruits rouges, ceux qui éclatent sous les doigts comme des perles de joie. Les framboises étaient là, suspendues entre les feuilles, rondes, sucrées, pétillantes de vie.
La femme tendit la main pour en cueillir une. Mais avant même que ses doigts ne la touchent, elle entendit un murmure. Ce n’était pas une voix comme celles des humains. C’était une voix fine, ancienne, presque invisible. Une voix de feuille, de sève et de racine.
Les framboisiers lui parlaient.« Approche », murmurèrent-ils. « Aujourd’hui, nous ne voulons pas seulement t’offrir nos fruits. Nous voulons aussi te transmettre notre sagesse. »
La femme resta immobile. Son cœur s’ouvrit. Alors les framboisiers commencèrent leur récit.« Regarde-nous bien. Nous sommes les gardiens d’un grand secret : celui du cycle du vivant.
La première année, nous ne portons pas encore de fruits. Nous grandissons. Nous plongeons nos racines dans la terre. Nous dressons nos tiges vers le ciel. Nous déployons nos feuilles pour boire la lumière du soleil. À celui qui ne sait pas attendre, nous pourrions sembler inutiles. Il pourrait dire : “Ce framboisier ne donne rien. Il ne fait que des feuilles.” Mais il se tromperait. Car ce qui pousse en silence n’est pas vide. Ce qui ne fructifie pas encore est peut-être simplement en train de s’ancrer. »
La femme écoutait. Elle sentit ces mots descendre en elle comme une pluie douce.
Les framboisiers poursuivirent : « Puis vient la deuxième année. Notre tige est devenue plus forte. Nos racines connaissent la profondeur de la terre. Nos feuilles ont bu la lumière. Alors, nous pouvons offrir nos fruits. Nous donnons ce que nous avons préparé en secret. Nos framboises deviennent nourriture pour les humains, pour les oiseaux, pour les petits animaux du jardin. Elles sont notre joie, notre maturité, notre offrande au monde.
Et dans chaque fruit se cachent nos graines. Elles partiront peut-être avec le vent, avec les oiseaux, avec la terre. Certaines reviendront ici. D’autres iront plus loin. Ainsi, ce que nous sommes continue de voyager. »
La femme cueillit alors une framboise et la porta à sa bouche. Elle sentit son goût sucré, vivant, presque lumineux.
Mais les framboisiers n’avaient pas terminé « Puis arrive la troisième année. Notre vieille tige se dessèche. Elle ne porte plus de fruits. Elle semble morte à celui qui ne voit que la surface. Mais elle n’est pas inutile. Elle retourne à la terre. Elle nourrit le sol. Elle devient engrais pour les jeunes pousses, pour les voisines, pour les plantes qui cohabitent avec nous. Même ce qui se termine continue de servir la vie. »
À ces mots, la femme ferma les yeux. Elle comprit. Elle comprit qu’en elle aussi, il y avait des saisons. Des saisons où elle grandissait sans encore porter de fruits. Des saisons où elle avait besoin de s’enraciner, de fortifier son tronc, de chercher son équilibre entre la terre et le ciel. Des saisons où elle pouvait offrir au monde le fruit de ce qu’elle avait longuement mûri. Et des saisons où quelque chose en elle devait se dessécher, tomber, retourner à la terre pour nourrir ce qui viendrait ensuite.
Alors, au pied des framboisiers, la femme posa une main sur son cœur. Elle remercia les fruits. Elle remercia les feuilles. Elle remercia les racines.Elle remercia même les tiges sèches. Car ce matin-là, dans le silence du jardin, elle avait reconnu la voix du vivant. Et cette voix lui avait rappelé ceci :
Rien n’est inutile dans le grand cycle de la vie.
Ni le temps de grandir.
Ni le temps d’offrir.
Ni le temps de laisser partir.
Tout a sa place.
Tout a sa saison.
Tout nourrit la suite.
